239r

[239ra] France et de Berne1, et la furent faiz chevaliers de la main du roy messire Rogier d’Es­paigne, Aymon filz a messire Rogier, de la conté de Foisa messire Bertran de Baroge, messire Pierre de Salebiere, messire Pierre de Valentun2, messire Guillaume de Queob 3, messire Angiers Solenare4, messire Pierre de Vandec 5, mes­sire Gieufroy de Partenayd, messire Guillaume de Montdigi, et tant que uns que autres : il en y ot bien cent et quarantee, lesquelz prindrent de grant volenté l’ordre de chevalerie. Et mistrent hors premierement pluseurs barons de Berne leurs banieres, et aussi pluseurs de Castille, et aussi fist messire Jehan de Rie. La peussiez veoir entre ces nouviaux chevaliers toute friqueté, joliveté et ap­pertetéf, et se maintenoientg si bel et si courtoise­ment que grant plaisance estoit du regar­der. Et estoient comme je vous di une belle grosse bataille. Si s’en vindrent devant le roy le sire de Longnach et li autre, de quelque nacion que ilz feussent, puisque ilz n’estoient point des Espai­gnolz, et que ilz n’estoient point du païs, on les nommoit tous et tenoit qu’ilz estoient estrangiersh 6. Et dirent au roy et requirent, eulz tous ensemble, et meesmement, les plus notables armez de toutes pieces horsmis le bacinet :

« Sire roy, nous vous sommes de grant volen­té et de loingtain paÿs venu servir. Si nous faictes celle grace que nous aions la premiere bataille7.

– Je la vous accorde, dist le roy, ou nom de Dieu et de saint Jaques et de monseigneur saint George, qui soient en vostre armee. »

La distrent li Espaignolz tout bas, li un a l’autre :

« Regardez pour Dieu ! Regardez comment nostre roy se confie du tout en ces François ! Il n’a nulle parfaite fiance a autrui que a eulx. Ilz [239rb] auront et ont la premiere bataille. Ilz ne nous prisent pas tant que ilz nous appellent avecques eulx. Ilz font leur fait et leur arroy a par eulx, et nous ferons le nostre a par nous. Et par Dieu, nous les lairons combatre et convenir de leur emprinse. Ne se sont ilz pas ja vantez que ilz sont gent assez pour desconfire les Portingalois ? Or soit ainsi, nous le voulons bien ! mais ce seroit [bon] que nous demandissonsi au roy se il veult demourer avec nous ou aler avecques les François. »

La furent en murmure ensemble moult lon­guement pour savoir se il lui demanderoient ou se il s’en tairoient, car ilz resoignoient grandement les paroles de messire Regnault Lymosin. Toutefoiz, tout consideré ne veoient ilz point de mal a li demander. Si s’avancierent six des plus notables et plus prouchains de son corps. En lui enclinant, lui demanderent ainsij :

« Tresk noble roy, nous veons bien et enten­dons par apparans signesl que nous arons aujourd’ui la bataille a voz ennemis. Dieu doint que ce soitm a l’onneur et victoire de vous, et comme nous le desirons grandement. Or voulons nous savoir ou vostre plaisance gist le plus, ou a estre avecques nous qui sommes vostre feal et sub­giezn, ou a estre avecques les François.

– Nennil, dist le roy, beaux seigneurs ; se je m’acorde a la bataille avoir avecques ces cheva­liers et escuiers de France qui me sont venu servir et qui sont vaillans gens et pourveuz de conseil et de grant confort, pour ce ne renonce je pas a vous, mais vueil demourer avecques vous : si m’aiderez a gardero. »

De ceste response eurent les Espaignolz grant joie, et s’en contenterent bien et grandementp. Ainssy demoura le roy d’Espaigne avec ses gens les Espaignols, ou bien avoit .xxm. cheva[u]lx tous couvers, et messire Regnault Lymosin estoit en la premiere batailleq.

  1. Si les Portugais avaient le soutien d’une force anglaise, les Castillans avaient l’appui de Français, de Béarnais, de Fuxéens et d’autres encore.
  2. Pierre, sire de Balansun ?
  3. Pierre de Ker, Béarnais.
  4. Angier Solenare, Béarnais.
  5. Pierre de Vaude.
  6. Froissart rapelle de nouveau la proportion importante d’étrangers dans l’armée castillane, dont le connétable lui-même – Regnault Limousin – venait de France. Le texte souligne l’existence de ces (nombreuses) personnes prêtes à participer à « l’aventure » de la guerre dans des pays ou régions souvent lointains.
  7. Être la première formation à attaquer l’ennemi était un honneur que pouvait accorder le roi. Les Castillans se plaignent de ce que leur roi privilégie ainsi les contingents étrangers.