203v

[203va] que ilz n’auroienta autre response des Portingaloisb, si prinrent congié ainsi comme il appartenoit, et se partirent et retournerent a Sebillec 1 ou ilz avoient laissié le roy et son conseil, a qui et auxquelz ilz recorderent toutes les responses, si comme vous les avez oïesd.

Or eurent conseil le roy d’Espaigne2 et ses gens quele chose il appartenoit a faire de ceste besoigne. Conseillié fut que le roy de Portingal et tous ses aidans feussent deffiez, et que le roy d’Espaigne avoit bonne querelle de mouvoir guerre3, par pluseurs raisons. Lors fu deffiez le roy Jehane et tous ses adversaires de Portingalf, et fist le roy d’Es[paigne] un grant mandement, et dist que il vendroit mettre le siege devant la cité de Lusebonneg, et ne se partiroit jusques a ce que il l’aroith, car ilz avoient respondu orgueilleuse­ment ; si leur feroit chier compareri se il les pouoit mettre a merci4.

Adonc s’en vint le roy de Castille a toute sa puissance a Saint Yrain ou son mandementj 5 estoit. En ce temps fu chaciez et mis hors de sa court un chevalier de Castille qui s’appelloit mes­sire Navaretk 6, et se le roy l’eust tenu, en son courrouxl il lui eust fait trenchier la teste. Le che­va­lier fu enfourmez de ceste affaire, car il ot bons amis en voie ; si vuida le royaume de Castille et vint a Lusebonne devers le roy de Portingal qui ot de sa venue grant joie ; et le retint7 des siens et le fist capitaine de ses chevaliers. Et porta depuis grant dommaige aux Espaignolz.

Le roy de Castille avecques toute sa puis­sance se departi de Saint Yrain et s’en vint mettre le siege devant la cité de Lusebonnem. Et la de­dans encloÿ le roy et ceulx de la ville, et dura le siege plus d’un an, et estoit connestable de tout son ost le conte de la Longueville8, et mares­chaulx de l’ost messire [203vb] Regnault Lymo­sinn 9. Cil messireo Regnault estoit un chevalier de Lymosin qui ou temps passé messire Bertran de Claquinp 10 avoit mené en Espaigne es pre­mieres guerresq, le quel si estoit si bien fait et prouvez que le roy Henrir l’avoit marié et donné bel heritaige et bon, et belle dame et riche a femmes, dont il avoit deux filz, Regnault et Henry. Et moult estoit alosez ou royau­me de Castillet par ses proesces.

Avec le roy de Castilleu de son paÿs estoient la a siegev messire Daghemés Mendirtw 11, mes­sire Digho Persementx 12, dam Pierre Rosermenty 13, dam Marith de Versaulxz 14– Portingalois qui s’estoit tournez Espaignolaa – le grant maistre de Caletraveab 15 et son frere, un jeune chevalier qui s’appel­loit messire dan Dighemeres16, Pierre Goussart de Mondesque17, Pierre Ferrant de Valesque18, Pierre Goussart de Seville19, Jehan Radigo de Hoiésac 20 et le grant maistre de Saint Jaquemead 21. Et tenoit bien a siege le roy de Cas­tille devant Lusebonneae .xxxm. hommes. Si y ot fait plu­seurs assaulx et pluseurs escarmouches, et moult d’apartises d’armesaf d’une part et d’autre. Bien savoient li Espaignolz que le roy de Portingal ne seroit point aidiez des nobles du paÿsag, car les communaultez l’avoient fait oultre leurs volentezah, pour quoy la chose estoit en grant differentai 22. Et avoit bien entencion le roy d’Espaigne que il conquerroit Lusebonne et tout le païs avant son retour, car nul confortaj ne lui pouoit venir de nul costé, fors par d’Angleterreak; c’estoit ce dont il faisoit la plus grant doubte. Et quant il avoit tout ymaginé, il sentoit les Angloiz moult loing de la, et avoit bien oÿ dire que le roy d’Angleterre et ses oncles23 n’estoient pas bien

 

  1. Séville sur le Guadalquivir, chef-lieu de l’Andalousie (Es­pagne).
  2. C’est-à-dire le roi de Castille.
  3. Il avait bon droit et cause de faire la guerre.
  4. Selon la coutume militaire du temps une ville ayant rejeté toutes demandes de reddition pouvait être mise au pillage après sa conquête.
  5. Centre de commandement.
  6. Malgré Froissart, très probablement Nuno Alvares Pereira, le condestável de Portugal.
  7. Le retint à son service.
  8. Olivier du Guesclin hérita du comté normand de son frère Bertrand (comté de Longueville). Il suivit une carrière mili­taire, devenant connétable de l’armée castillane.
  9. Arnaud du Solier, dit Limousin, l’un des capitaines des grandes compagnies ; servit en Bourgogne et surtout en Espagne où il fut créé seigneur de Villalpando. Maréchal de l’ost castillan à la bataille d’Aljubarrota en 1385, où il trouva la mort.
  10. Nommé connétable de France en 1370, Bertrand du Guesc­lin fut l’un des plus grands chefs de guerre de l’époque, sa carrière durant une quarantaine d’années. À sa mort en 1380, son monument fut placé dans l’abbaye de Saint-Denis parmi ceux des rois de France.
  11. Diego Gómez Manrique, tué à Aljubarrota.
  12. Diego Gómez Sarmiento, maréchal de Castille, mort à Aljubarrota.
  13. Pero Ruiz Sarmiento.
  14. Manriquez d’Averso, tué à Aljubarrota.
  15. Pedro Muñiz de Godoy, grand-maître 1371-84.
  16. Diego Mores, armé chevalier à Aljubarrota.
  17. Pero de Mendoza, présent à la bataille d’Aljubarrota.
  18. Pero de Vallasco, chevalier castillan.
  19. Pero Gonzáles de Séville, ou Pero González Carrillo, maréchal de Castille.
  20. Jean Radigo, chevalier de l’hôtel du roi portugais, envoyé en Angleterre.
  21. Pedro Fernandez Cabeca de Vaca, grand-maître de l’ordre de Saint-Jacques.
  22. Froissart simplifie en prétendant que le roi João, nouvelle­ment élu, n’avait pas le soutien de la noblesse portugaise.
  23. À cette époque, les oncles de Richard II étaient Jean de Gand, duc de Lancaster, Edmund de Langley, comte de Cambridge (et – à partir de 1385 – duc de York), et Thomas de Woodstock, comte de Buckingham (et – à partir de 1385 – duc de Gloucester).